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Vivre avec les Citations: florilège (2).

Citations 2

Bien présentes, les Citations sont comme un parterre de fleurs, étoiles d’une nuit d’été. Restons juste là, à les admirer, à les laisser entrer en nous. BiBi les a cueillies dans les strates de la poésie, dans les franges musicales, dans les friches de romans et de journaux intimes…

Les Arts, le théâtre, la Vie sociale.

Baudelaire et Cervantès

Que l’on soit acteur ou lecteur, écrivant ou spectateur, l’Art permet de s’esquiver des places prescrites. Avec un poème, une musique, un tableau, on trouve un peu de respiration, un peu de jeu dans ce monstrueux échiquier social. Esquive (boxe), démarquage (football), pas de côté (danse), tous les Arts cherchent à vous faire sortir d’un chemin tracé d’avance, à vous faire sortir d’une image qui était la plus apte à vous définir.
Les arts contribuent à faire de vous – toujours un peu plus – des acteurs de votre vie, de vous rendre un peu plus présent sur le Présent, d’écarter ce piège qui est de rester objet dans le Discours des autres.
L’Art c’est donc une rencontre et c’est à l’occasion de ces rencontres qu’une partie de votre vie bascule. La première fois que BiBi a vu cette orgie de tableaux de Van Gogh à Amsterdam, il sut que plus rien ne serait pareil. Il ne verrait plus les cyprès, les nuits étoilées, les plaines de blés et les visages comme auparavant. Et il dirait un peu les mêmes choses à propos des longs plans-séquences des films d’Abbas Kiarostami, à propos des photographies de Diane Arbus et des chansons de Léonard Cohen.
L’Art permet de trouver ce qu’on n’attendait pas. Et de cette vibration, nul ne peut dire où elle nous entraînera.
Mais méfiance : derrière les tableaux, les écrans, les murs des vestiaires, les pages et les couvertures des livres, il y a des forces qui vous interdisent (plus, moins) d’élaborer votre Singularité (de créateur, de spectateur, d’amateur).
On prive des tas de gens de cette capacité de symboliser, on coupe l’herbe sous le pied de l’Imaginaire, on coupe la tête de la Pensée vive et vivante. C’est ainsi qu’à toute une frange de la population, on tend des prothèses identitaires, de celles qui assurent de marcher droit, de celles aussi qui vous assurent d’être intégralement membre natif d’une bande, d’une ethnie, d’un Club, d’un territoire, d’une religion ou encore d’une Secte. Or l’Art nous dit autre chose : il s’adresse au Singulier et par corolaire, par étayage, il s’adresse à l’Individu-Citoyen, au Sujet de Droit, à cet ennemi premier de tous les totalitarismes et de tous les intégrismes.

A l’heure où Avignon nous emmène sous ses arches et sur son pont, il est bon de relire ce texte d’Antoine Vitez, homme de théâtre. Les mots datent de novembre 1976, de ce temps qui voyait Valéry Giscard D’Estaing tenir la barre.

« La situation du théâtre est aujourd’hui paradoxale. Rarement il y a eu en France un tel intérêt pour le théâtre, un tel désir d’en voir et d’en faire, et rarement aussi le théâtre fut autant maltraité par le pouvoir en place.
On nous fait honte, on veut nous humilier. Des jeunes gens, dans toute la France, veulent s’exercer au théâtre – fut-ce en amateurs -, et quels moyens va-t-on leur donner pour cela ? On leur dit que c’est leur névrose qui parle.
Et nous-mêmes qui sommes les gens de métier, il paraît que nous sommes trop nombreux, et que nous, si nous faisons cela, c’est que nous ne pouvons rien faire d’autre : snobisme ou fainéantise.
Le théâtre a l’habitude de ces insultes, mais voilà que les temps ont changé. La nécessité des arts est entrée dans la vie sociale ; nous ne nous laisserons pas intimider ; nous n’avons plus besoin de refaire pour la centième fois la preuve de l’importance que tient la création artistique dans notre pays.
Il y a urgence
».

Trois auteurs à la hauteur.

Trois auteurs à la hauteur.

Jane SAUTIERE : Avec le livre de Jane Sautière («Nullipare») chez Verticales et celui de Jean-Louis Fournier, c’est la question de l’Enfant ou encore celle de l’Enfant… en question qui est au centre des lectures présentes de BiBi.
BiBi avait assisté, en bibliothèque, à une présentation du premier livre de Jane Sautière par elle-même «Fragmentation d’un lieu commun» (la prison). Le second ouvrage est de la même trempe : des petits textes tissés, un canevas qui mêle instants présents, souvenirs enfouis chez une héroïne qui interroge cette fois-ci «l’ahurissant mystère de ne pas avoir d’enfant comme on interroge l’ahurissant mystère d’en avoir». Dans le vertige de ses déplacements (lac Léman, Bayonne, Venise, Beyrouth, le Cambodge, Paris), elle accroche, elle s’accroche à la moindre vibration du Dehors, ce Dehors qui la qualifie de «nullipare». C’est à Lyon qu’un radiologue indifférent lui jettera ce signifiant au visage et à son corps tout entier. C’est une Onde de choc, un raz-de-marée qui envahira les pages de sa vie. De cet état en devenir (quel devenir pour une Femme sans enfant ? mais on continue de vivre, d’écrire), il faudra dès lors trancher dans le vif du sujet («J’ai inventé ma vie, comme tous») et continuer de rêver malgré tout («Si je ne rêve plus, il m’arrive d’avoir des enfants imaginaires. Parfois cela bondit en moi de façon saugrenue»). Oui, continuer de rêver à ce rêve doublement increvable d’avoir été enfant et de porter – malgré tout – cet enfant imaginaire.
Dans un dernier  bond, voilà l.héroïne, ménopausée, qui s’allonge sur un banc de sable, là voilà en prise avec ce corps du dernier temps de son âge, qui est un mensonge et une vérité :

«Sous le ciel noir de l’orage et le soleil tout ensemble, devant l’océan et le ressac, les bleus et les verts, dans l’odeur organique de ce pétrissage, à côté des puces de mer que mes doigts déterrent, je suis avec tout cela dans un présent indépassable, non pas tous les temps, mais ce temps-là, celui d’un moment, un présent non pas éternel (pas de présent sans la conscience de la mort), mais le présent mortel de la vie».

Jean-Louis FOURNIER : A l’opposé, Jean-Louis Fournier («Où on va, papa ?»), père de deux handicapés, Mathieu et Thomas. Le père oscille entre l’humour et le désespoir, se raccrochant à ce seul diagnostic que ses enfants «ont de la paille dans la tête ». Le sens de l’humour n’est là, nécessaire et un peu vain, que pour dissimuler les terribles désillusions qui suivirent l’après-naissance ( Celle-ci, entre autres : «Quand Thomas a grandi et que, rapidement son handicap s’est révélé, il n’a plus jamais reçu de cadeau de son parrain»). On croule sur les anecdotes qui, accumulées, nous font éprouver une empathie paradoxale. BiBi, lecteur et père, croise les chemins de Jean-Louis Fournier, le suit dans ses chapitres jusqu’au point où il se détourne en bénissant le Ciel de n’avoir pas touché les mêmes lots à la «Loterie génétique».
«Thomas adore dessiner et peindre. Il est plutôt de tendance abstrait. Il produit beaucoup, il ne retouche jamais après ».
BiBi a aimé les doutes du bonhomme et l’humour qui sauve : «Quand je parle de mes enfants, je dis qu’ils ne sont «pas comme les autres», ça laisse planer un doute».
François Tosquelles, le psychiatre, disait que chaque homme se devait de jouer sa folie et de la réussir. Ceux qui échouent dans les hôpitaux ou les IMP ont, quelque part, rater leur folie. Ceux de Jean-Louis Fournier n’eurent même pas le choix.

Pierre LEGENDRE : En lecture croisée, tout en regardant les reportages insensés de l’enterrement de Mickaël Jackson, BiBi a repris ce petit opuscule de Pierre Legendre («La Fabrique de l’Homme Occidental»). Là aussi, il lui vient des picotements électriques : «Mais, qui nous assure que tout cela n’est pas fou ? Les arts, toujours premiers pour dire la vérité » et encore, tout en pensée à l’Enfant Jackson sans enfance, perdu dans ses peluches :

«Fabriquer l’homme, c’est lui dire la limite (…) Les fils sont destitués, l’enfant confondu avec l’adulte, l’inceste avec l’amour, le meurtre avec la séparation par les mots. Sophocle, Mozart et tous les autres, redites-nous la tragédie et l’infamie de nos oublis.
Enfants meurtriers, adolescents statufiés en déchets sociaux, jeunesse bafouée dans son droit de recevoir la limite, votre Solitude nue témoigne des sacrifices ultramodernes
».

Saintes écritures.

Saintes écritures.

1. «Mon seul conseil aux jeunes écrivains : s’il y a un menuisier dans votre quartier, passez le soir avant qu’il ferme et regardez par terre…»
Merci Antonio Tabucchi pour ce précieux conseil mais la Vie a haché menu les Menuisiers et il se peut même que les derniers de la Confrérie aient adopté hélas, eux aussi, une langue de bois.

2. Bernard-Marie Koltès (extrait de «Nickel Stuff») écrit à sa mère : «Ne t’inquiète pas de la tristesse qu’à juste titre tu as devinée chez moi, c’est le prix que je paie lorsque j’écris, obligé que l’on est de remuer des choses qui, le reste de la vie, restent soigneusement enfouies».
L’écriture : creuset qui te creuse.

3. Dans la revue «Le Matricule des Anges» (numéro de juin 2009), Michel Surya, éditeur des Nouvelles éditions Lignes et écrivain, rapporte : «Le Pouvoir en place, le régime, ses ministres, sa Police rendent aux livres (et à la Pensée), une puissance qu’il n’y avait plus personne à leur donner (…). La Police s’en inquiète maintenant qui cherche dans la bibliothèque. Elle dit : «C’est un danger ; les livres mettent l’Etat en danger ; on a tort de croire que le divertissement les avait tous emportés ; ils nuisent : à l’Ordre, au Bien, aux Familles, à la Paix, au Capital, à l’Argent ; c’est plein de vieux rêves avec lesquels on croyait en avoir fini ; dont on croyait s’être débarrassé ; qui sait ce qui peut s’éveiller d’un tel rêve ? La révolution ? L’Egalité ? Diable ! Surveillance…surveillance».

BiBi est cyclothymique : il va et vient entre la Tristesse-Koltès et une légendaire Rébellion (nécessaire et un peu vaine).

Georges Haldas toujours, Béatrice Shalit une fois.

Georges Haldas 3 fois

Georges Haldas : Lorsqu’il lit ou relit Georges Haldas, BiBi s’étonne toujours de l’immense territoire non défriché qui s’ouvre à lui. Ses livres («Les Minutes heureuses 1977/ Rêver avant l’Aube 1982/ Carnets du Désert 1990/ Le Soleil et l’Absence, 1990/ Le Maintenant de Toujours,1997/ Pollen du Temps, 1999 aux Editions L’Age d’Homme») sont des sortes de cahiers annuels où les annotations distillées à vitesse de la lumière ou à vitesse d’escargot donnent toujours à penser. Georges Haldas, cigarillo au bec, lunettes à triple foyer, est un homme qui écrit. Il ne ressemble pas forcément à ce qu’on entend par «écrivain». A des années-lumière de la Jet-Set littéraire, au cœur des passions humaines, attentif aux Gens de Peu, il a ce regard juste contre les Politiques et la Grande Finance, contre les Littérateurs et les Cyniques de la Littérature (et d’ailleurs). Pour dire tout cela en un mot, il aide BiBi à vivre et à survivre. En somme, il fait du bien car Georges Haldas est un Homme de Bien.
Presque tout est dit – pour faire vivre ce blog – dans ce court aphorisme :« Ne pas se laisser engluer par l’évènement. Ni passer à côté. Tâcher d’en lire le sens», écrit-il.
Ou encore : «On ne peut vraiment écrire que si une vague de fond vous soulève. Et qu’il ne reste qu’à déposer sur la page, un à un, et, dans leur ordre d’arrivée, tout ce que cette lame nous apporte. Et qui vient des profondeurs. Hors de quoi, tout est bricolage. Il faut que tout ce qu’on écrit, et jusqu’au détail le plus ténu, soit porté par cette vague, dont l’écume, à son faîte, ne fleurit, en sa légèreté, que comme une fille de l’épaisseur océane».

Béatrice Shalit : simultanément, BiBi découvre les plaintes de l’écrivain Béatrice Shalit, auteur de dix romans chez Stock, Bernard Barrault, Flammarion et Julliard, auteur également de scénarios pour la télévision, pour le cinéma et de pièces radiophoniques. Le 6 juin, elle s’est fendue d’une lettre au Monde (pas facile ça… d’être acceptée par Le Monde) où elle déplore son peu de lecteurs. Le constat est vrai, douloureux (BiBi avec 5 livres publiés l’a traversé) mais ce qui reste étonnant, c’est cette absence de réflexion et de pensées politiques sur l’état de l’Edition française aujourd’hui. Ce silence sur le lien entre la souffrance d’un écrivain non lu d’un côté et l’état du Monde éditorial de l’autre entraîne Béatrice Shalit à l’ironie et au désabusement qui ne sauraient – pour BiBi – se suffire à eux-mêmes. Alors, en désespoir de cause, la voilà qui charrie les journalistes pour avouer – en fin de compte – « Je n’ai rien contre personne, ou presque personne». Un discours a-politique qui débouche effectivement sur le néant ou sur la rumination perpétuelle. Le contraire d’un Georges Haldas qui, à plus de 80 ans, ne demande toujours rien à personne : il fait ce qu’il a à faire.

Robert Walser : «Le bonheur n’est pas un bon sujet pour le poète. Il se suffit à lui-même. Il n’a pas besoin de commentaires. Il peut dormir replié sur lui-même comme un hérisson. En revanche, la souffrance, la tragédie et la comédie sont bourrées de forces explosives. Il n’y qu’à savoir y mettre le feu au bon moment. Alors elles montent au ciel comme des fusées pour illuminer tout l’espace». Chère Béatrice, allumez-nous votre feu et ne vous occupez pas trop de la retombée des cendres.