A propos de « Notre Salut ».

Hier, ce fut la sortie nationale du film d’Emmanuel Marre (« Notre Salut »). J’ai beaucoup aimé le long métrage primé au dernier festival de Cannes. Le film fait le portrait d’un fonctionnaire des années 1940-45, arrière-grand père du réalisateur. Henri Marre travailla à Vichy avant d’être nommé à Limoges. Comme souvenirs, il laissa son livre « Notre Salut » (une étude pour améliorer le management dans la société pétainiste) et des lettres à sa femme restée à Paris et ne le rejoindra que bien plus tard à Limoges.

Le plaisir pris à le regarder ne m’empêche pas d’en relever après-coup les manques. Ce qui va suivre n’est évidemment qu’un avis très personnel.

1. J’ai regretté l’absence de dates qui peut dérouter quelque peu le spectateur dans la compréhension de cette époque et du climat très changeant entre 1940 et 1945. Cette linéarité filmique sans apports informatifs (au réalisateur de trouver comment cinématographiquement les inclure) est un petit frein pour un regard-lambda sur ces années-là.

2. Au début du film (arrivée d’Henri Marre dans le palace de Vichy), il est dommage de ne pas avoir précisé l’affluence hors-norme des fonctionnaires s’installant dans la ville entre juillet et décembre 1940. Au cours de ces 4 mois, près de 40.000 fonctionnaires et agents de l’Etat (!) arrivent à Vichy, une ville qui ne compte alors que 12.000 habitants. Cette effervescence réelle dans la ville et ses villages-satellites est quasi absente et fait croire que la vie vichyssoise ne tournait qu’autour des lieux de pouvoir.

3. Lors du séjour d’Henri Marre à Limoges (Limousin), le film ne nous parle ni ne nous montre l’ambiance de guerre en 1943/44 qui y règne. Pourtant, la présence massive avec le trio Gestapo-Milice-GMR et leur lutte à mort contre les partisans (partisans juifs, judéo-bolchéviks, communistes et gaullistes) occupait les esprits. Les arrestations arbitraires, les pillages de miliciens, les tortures, les « ramassages d’israëlites » – seuls soulignés) atteignent un niveau ahurissant dans cette région de résistants-maquisards. Il est possible qu’Emmanuel Marre n’ait rien trouvé dans les lettres d’Henri là-dessus. Ce silence épistolaire, ne serait-ce pas, consciemment, afin de ne pas affoler sa femme ? Ou encore, inconsciemment, d’un déni du Réel d’alors ?

4. Le Ministre de tutelle d’Henri Marre était jusqu’en décembre 41, René Belin (cité qu’une fois). Rappelons que ce Ministre avait été le premier Ministre du Travail de Pétain. Il avit été récompensé et payé par le grand patronat pour le travail de division qu’il fit dans la CGT avant-guerre. Il signa le premier statut des juifs, avait pondu une Charte du Travail dans laquelle il supprima tous les… syndicats. Un bonhomme jamais inquiété et qui mourut dans son lit.

Voilà pour les remarques directes sur ce très bon film qui s’attarde enfin sur cette période vécue dans les sphères moyennes de l’Etat français.

(1)

Une chose importante à ne pas perdre de vue : lors de ces années à Vichy et dans les organismes étatiques et préfectures d’alors, tout fonctionnaire grand ou secondaire (inclus donc le « héros » du film) ne pouvait ignorer que, chaque jour, à toute heure, ces mêmes fonctionnaires travaillaient à la chasse aux juifs, aux communistes, aux juifs communistes et, à un degré moindre, aux gaullistes.

Enfin, rappelons que ces petits intellectuels du Comité Chômage (celui dont dépend Henri Marre) auraient pu participer aux Conférences qui ont eu lieu à l’Ecole des Cadres créée en novembre 1941 au Mayet de Montagne (20 kms de Vichy), école qui ressemblait à celle d’Uriage mais dont on parle beaucoup moins. 

Signalons pour finir :

1. que les acteurs, actrices du film sont excellents (Swann Arlaud et Sandrine Blancke en tête). Et bravo à Emmanuel Marre et son équipe.

2. que je garde l’espoir qu’un autre long métrage complémentaire soit un jour consacré à un autre fonctionnaire (par exemple à un Jean Jardin toujours bien considéré – même après-guerre – et jamais inquiété lui aussi. Interrogé sur le « travail » qu’il fit comme numéro deux de Pierre Laval (il fut au courant minute par minute de la rafle du Vel d’Hiv), Jean Jardin s’était défendu en débitant l’habituel mensonge de ces infâmes Collabos disant que beaucoup de fonctionnaires ignoraient tout des saloperies quotidiennes de Vichy, de Paris, de Berlin.

3. Enfin, derniers conseils à de futurs réalisateurs intéressés : lire « Ces Gens très bien » d’Alexandre Jardin en poche, s’attarder sur les derniers chapitres du livre et s’aventurer – petite pub perso – dans mes nombreux billets (2) et s’arrêter sur cet entretien avec l’auteur de cette fiction rare avec la ville de Vichy 1940-41 en toile de fond.

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(1). La photo inédite a été prise d’un appartement au prix d’un grand danger. C’est une des seules photos de la rue où se trouvait à Vichy le siège de la Milice Française (aujourd’hui rue Maréchal Foch). Dans les caves du bâtiment (aujourd’hui Centre Culturel dans lequel fut tourné une scène du film), on torturait les Résistants dont les cris ne dérangeaient pas Pétain qui se rendait régulièrement non loin, au Pavillon Sévigné où il avait rendez-vous avec ses « filles de joie ».

(2). En écho au cinéma et aux autres films sur la France de la Collaboration, je vous renvoie à ma critique du film de Xavier Giannoli (« Les Rayons et les Ombres ») que j’ai beaucoup, beaucoup moins aimé.

Oradour-sur-Glane entre hier et aujourd’hui.

La télévision française (TF1) a diffusé ce jeudi un épisode d’une série censée retracer le massacre perpétré par la division SS Das Reich à Oradour sur Glane le 10 juin 1940. Un téléfilm tourné sans que les habitants de la bourgade aient été mis au courant ! L’acteur, pour accompagner le drame (643 personnes tuées – dont 205 enfants) mis en fiction, est Matt Pokora, un chanteur qui a gagné ses galons via les trophées musicaux (NRJ Awards, Danse avec les Stars etc). Bah ! Tant que nous y sommes, pourquoi ne pas faire plaisir à cette star en romantisant ce massacre ?

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Il y a un an nous avions reçu Madani Alioua, auteur du roman « So Long Marianne. Les Glières 1944-68 « . Il a tenu à reparler de son « héros » Jean de Vaugelas, le vrai milicien qui organisa la répression des Glières (Haute-Savoie) et qui la continua en Haute-Vienne, collaborant alors étroitement avec le Sipo-SD et la division Das Reich…responsable du massacre d’Oradour sur Glane.

Voici le billet qu’il nous a fait parvenir.

« Cher BiBi,

Si Oradour-sur-Glane me fait écho, c’est parce que mon sixième roman (« So Long Marianne ». Les Glières 1944-1968. Editions L’Harmattan) a suivi et retracé le parcours de ce Collaborateur qui, après avoir commandé la répression dans les Glières, continua en Haute-Vienne et eut des accointances avec le massacre d’Oradour. Mon roman historique se basait sur des faits avérés. Il commençait avec ce Jean de Vaugelas (renommé Jean de Vaginay) qui avait quitté Mendoza pour Bariloche (Argentine) où, après-guerre, ont continué à vivre tranquillement de nombreux nazis allemands et quelques familles françaises (dont celle de mon « héros »).

« Il est plus que probable que Jean de Vaugelas maquilla en 1950 sa disparition en accident mortel de voiture ; ceci afin de faire cesser toute recherche sur lui. En romancier, j’ai opté l’hypothèse qu’il s’agissait d’une ruse de sa part, ce qui me permit de continuer à le faire vivre dans la suite du roman. Ainsi, début mai 1968, le voilà qui revient sur le lieu même de ses exactions (à Thorens-Glières). Evidemment, il faut lire mon travail pour connaître les raisons de ce retour vingt années plus tard sur le sol français. 🙂

« C’est avec ce haut gradé, milicien français honoré par Laval et Darnand que débutait mon roman. Nous sommes à Bariloche dans une soirée argentine (deux de mes premiers chapitres) en présence de nombreux nazis qui rêvent tous d’un IVème Reich. Tout ce beau monde invité est venu de tous les pays d’Amérique du Sud. Cette nuit de fête se clôturera par l’élection « Miss Nazi 1968 ».

« Auparavant, avec ce que nous vivons en ces temps sombres et bruns, il me paraît important de donner des informations sur le parcours du s.laud, fasciste devant l’Eternel.

« Jean de Vaugelas (nommé Jean de Vaginay dans mon roman historique) et ses deux frères sont originaires d’une grande famille châtelaine de Pérouges (Rhône). A Marseille, Jean de Vaugelas sera d’abord promu au rang de chef régional de la Milice avant d’être nommé directeur de l’Ecole des cadres d’Uriage en octobre 1943. Pas rien, hein !

« Nommé ensuite chef de la Milice à Thorens-Glières, il sera impliqué en février/mars 1944 dans la répression du maquis des Glières (plus de 100 morts côté maquisards). Le 6 juillet 1944, il fut cité à l’ordre de la nation (via le Journal Officiel) récompensé par Pierre Laval pour ce « succès ».

« Entretemps, le 8 avril 1944, il avait été nommé directeur du maintien de l’ordre pour la région de Limoges par Joseph Darnand. Il a alors sous ses ordres et sa responsabilité l’homme de sang Jean Filiol, les centaines et cohortes de miliciens, les groupes mobiles de réserve et les gendarmes (environ 2000 au total). Avec tout ce beau monde, il va mener les terribles opérations de répression dans la Haute-Vienne et au-delà, dans tout le Limousin.

« A Limoges, Jean de Vaugelas était en liaison étroite avec les services allemands de l’Abwehr et de la Gestapo, avec, en particulier, le général Heinz Lammerding commandant la Deuxième Division SS Das Reich. Une opération qui mène de fait au massacre d’Oradour-sur-Glane, commis par Adolf Diekmann et ses subordonnés.

« Jean de Vaugelas n’était pas en reste : il a participé avec les forces allemandes à la bataille du Mont Gargan (non loin d’Oradour-sur-Glane) contre les maquisards (38 d’entre eux sont tués). Sentant le vent tourner, Jean de Vaugelas fuira vers l’Allemagne en novembre 1944 avec plus de 1800 miliciens et il intégrera la Division Charlemagne avec le grade SS de Hauptsturmführer.

« Capturé par les Soviétiques en mars 1945, il s’enfuira en 1946 pendant son transfert en France. Rejoignant le Vatican par la « route des Monastères », il sera envoyé à Gênes où il embarquera en 1948 pour Buenos Aires avec passeports, argent, adresses données par la Croix-Rouge suisse (Opération Odessa). Le 2 mai 1950, sa famille ou ses amis fascistes feront passer la nouvelle de sa mort dans un entrefilet d’un journal argentin. Il aurait été victime d’un accident de voiture près de Mendoza.

« Pour moi, il est plus que probable que ce Jean de Vaugelas ait maquillé sa disparition en accident mortel de voiture ; ceci afin de faire cesser toute recherche sur lui. En romancier, j’avais opté pour l’hypothèse d’une ruse et j’ai ainsi pu continuer à le faire vivre. C’est début mai 1968 que je le fais revenir sur le lieu même de ses exactions (en France, à Thorens-Glières). Evidemment, il vous faudra lire mon travail pour connaître les raisons de ce retour vingt années plus tard sur le sol français. 🙂

« Nul apitoiement évidemment sur ce salop.rd qui écuma la France occupée, obsédé par la chasse aux résistants, aux maquisards, aux juifs et autres opposants. Des faits et gestes d’hier retracés pour la première fois dans un travail fictionnel.

Bien à toi, BiBi ».

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Extrait d’une émission de Moumou Guichard (Sur le Média TV. Novembre 2024)

Incendie : la puissance d’une photo.

Toute photographie ne dit pas le Réel mais en est un effet. Tout cliché déclenche la Machine à Interprétation et ne peut exister sans elle. Tant mieux, d’ailleurs.

Je l’ai vérifié avec cette photo dont l’auteur n’est pas photographe mais éditeur à l’AFP. Une photographie qui a fait le tour du monde via l’AFP mais aussi via le Guardian, le New York Times et le Wall Street Journal.

Autour, j’ai lu bcp de commentaires quasi unanimes. Inventaire : « Terrifiant ! » (est probablement inclus ds cette terreur Couple ET incendie), « les bidochon en vacances« , « inconscience collective« , « ces gens ont perdu tout sens de l’humanité« , « un couple bien décidé à ne pas gâcher ses vacances« .
Heureusement que ce couple n’a pas été photographié de face et n’est pas reconnaissable. J’imagine le lynchage, le harcèlement qu’il aurait eu à subir sur les réseaux sociaux.

Posons quand-même cette simple question qu’on ne veut pas se poser : « A qui s’identifie celui/celle qui regarde cette photo ? » A lire les commentaires, bien peu s’identifient au… couple mais très majoritairement au photographe. C’est que nous sommes facilement dans le déni, dans le rejet inconscient de notre pulsion voyeuriste. Pourtant cette dernière est très souvent à l’œuvre chez chacun(e) d’entre nous : on se précipite sur les lieux d’un accident pour voir, on regarde les catastrophes à la télévision ET on y revient etc.

Ce qui reste toujours étonnant, c’est qu’en regardant cette photo et, instantanément, on file direct, sans précaution, sans filtre dans une interprétation supersonique, massivement indiscutable, commode et très rassurante (nous ne ressemblons pas bien sûr à ce couple à « la posture effrayante« !). Je rajouterai que cette interprétation est politiquement fausse car on veut faire porter une grande part de responsabilité de ce désastre écologique à ce couple qui serait à l’ « image de l’individualisme français« . Propos qui cachent l’insuffisance macroniste ds la prévention, le manque de moyens alloués aux pompiers, l’impréparation continue malgré les incendies précédents de 2022, la répression contre les pompiers-manifestants etc. On voit que cette photo de Maximilien Lamy – comme toute photographie – est sujet à manipulation.

Heureusement l’auteur (Maximilien Lamy éditeur à l’AFP) apporte des précisions. De la plage de Moutchic (Gironde), le feu est à 10-15 kms à vol d’oiseau. Le cliché a été pris le vendredi 23 juillet (la zone n’avait pas pris le désastre du dimanche et n’avait donc pas encore été évacuée et interdite d’accès) Si l’on regarde bien le cliché, on s’aperçoit aussi que la femme qui photographie se focalise exclusivement sur son enfant qui s’ébat dans l’eau (caché mais suffisamment repérable à côté de son téléphone). Elle ne prend que son enfant seul (devant elle) sans y inclure l’incendie au loin. Du coup, l’interprétation peut prendre un autre sens. Enfin, avec ces autres photos, on s’aperçoit que ce couple n’est pas seul et on peut en conclure qu’il n’est pas resté sur cette plage par « perversité voyeuriste« .

Evidemment,il n’y a pas d’interprétation vraie quand il s’agit d’une photo. Ici, mon billet est juste là pour que nous prenions nos précautions quand on regarde une photo et qu’on décide d’en parler.

On s’arrêtera – pour qui veut réfléchir sur l’image, ce propos de Didi-Huberman.

Sur le film a-politique de Xavier Giannoli.

« L’habileté est de ne pas en avoir fait un film politique. On entre dans cette histoire par l’humain, à travers la relation d’un père avec sa fille, l’amitié entre deux hommes et la maladie ». (Jean Dujardin sur « Les Rayons et les Ombres« )

HUIS-CLOS APOLITIQUE. LE HORS CHAMP PAS EVOQUE.

– Nous sommes donc dans un huis-clos où ne jouerait que ce trio (Jean Luchaire, sa fille et Otto Abetz). Film a-politique, a-historique, confirmé par les paroles de Dujardin et contraire à beaucoup d’écrits de critiques qui y voient un « grand » film sur la Collaboration !

– Le hors-champ, celui des rapports de forces évolutif en France, à Alger, à l’international, est à peine mentionné, voire totalement gommé (on n’entend pas par exemple « Europe nouvelle » souhaitée par les fascistes français. Probablement pour qu’on ne la confonde pas avec, celle qui allait dominer : l’Europe nouvelle de… l’après-guerre !)  Le hors-champ est juste une illustration :  par exemple, il est parlé des rafles de juifs mais, sur cette question, Xavier Giannoli ne veut surtout pas associer « juifs » à « communistes ». La haine « judéo-bolchévik » (ou « judéo-communiste ») est pourtant un mot incontournable, nécessaire pour la compréhension complète de ces rafles. Le qualificatif est donc interdit par Xavier Gianiolli sauf à le faire prononcer – une seule fois – par un tribun fasciste en tribune. Qui est ce dernier ? Pffft, pas besoin d’être trop politique. C’est qu’il faut rester dans l’«humain» comme le prône Jean Dujardin ! Dommage, car on aurait pu expliquer ce qu’était le PPF de Deloncle et le rôle qu’il joua dès sa création (1936-37). Mais pfftt, pourquoi aller alourdir la fiction, hein ?

– Donc ni de « judéo-communiste «, ni de « judéo-bolchévik ». Rapporté à aujourd’hui, on voit alors les raisons de ce refus. Gianolli nous le dit dans son interview à Paris-Match : « jouer avec le feu antisémite par intérêt électoral est gravissime ». Qui joue avec le feu ? Ben voyons, écoutons-en l’écho : c’est Jean-Luc Mélenchon qui serait un problème, qui serait un Doriot-bis. 

ABSENCE DE CHRONOLOGIE.

– Sans chronologie, pas d’Histoire, pas de compréhension historique. Terrible est cette absence quand sont évoqués tous ces flash-back dans le film entre 1930 et 1947. On ne sait jamais – comme dirait Corinne Luchaire – où on se trouve et à quel moment. Par exemple, le retour des cendres de l’Aiglon du 15 décembre 1940 est placé n’importe où et n’importe comment dans le film. Misère supplémentaire : la construction de la séquence fait croire que le refus de Pétain de s’y rendre est un acte embryonnaire de… protestation contre Hitler !

– Ainsi, encore, la question du pacifisme : celui d’après-guerre 1914 et celui d’après 1933 qui n’ont pas du tout le même sens. Autant être pacifiste après la boucherie de 14-18 est un comportement humaniste compréhensible, autant être pacifiste après 1933 est d’un tout autre ordre : ce sont les ligues d’extrême-droite qui exaltent le pacifisme (y compris sur la question de la guerre d’Espagne où Blum demeurera neutre alors que les Républicains espagnols demandaient de l’aide). Oui, après 1933, les fascistes français ne veulent pas pousser la France à s’armer contre Hitler. Ces fascistes français traitent la Gauche de « fauteurs de guerre » à la solde des Soviets et de l’Angleterre. Cette absence de réarmement coûtera cher puisque l’armée allemande envahira – au grand bonheur de tous ces Cagoulards exaltés – la France en 2 jours.

– On est dans le Royaume de la Confusion alors que le principal qui réside dans les attitudes de bien des Collaborateurs est éludé. Le paradoxe de ces Collabos n’est que de façade : ces derniers savent dès l’échec de la guerre-éclair (la Blitzkrieg) contre les Soviets que l’Allemagne ne sera pas gagnante. Avec la défaite de Stalingrad (1942),les nazis perdront la guerre. Ces fachos vont changer de tuteur (américain mais pas gaulliste) mais bcp d’entre eux (la grande majorité) continueront – dans le réel – de servir Hitler, de pousser à la chasse aux juifs (traités de « youpins de Staline »), à la chasse aux résistants majoritairement communistes et à la chasse aux résistants gaullistes minoritaires.

SUR JEAN LUCHAIRE.

– Sur Luchaire, le parti pris de Xavier Giannoli n’est pas pris avec de gros sabots. Le réalisateur est plus « subtil ». Dans ses plans, lors de chaque apparition de Jean Dujardin-Luchaire, le cinéaste ne le montre jamais vraiment pro-hitlérien. Dans chacune de ses mimiques, Jean Luchaire-Dujardin a comme des « hésitations ». Discrètes hésitations à aller vers le pire, filmées pour minorer les saloperies de son héros. Hésitations qui n’ont jamais existé car il n’y a absolument aucune ambiguïté chez Luchaire, ce protégé de Pierre Laval (un Pierre Laval jamais mentionné ! Un comble !), même s’il fréquenta dans ses premières années 1920-25 des « amis » de « gauche ».

– En mars 1941, l’avocat Maurice Garçon, pourtant d’extrême-droite, parle de Jean Luchaire comme d’un « aventurier sans scrupules » qui « joue les traitres avec contentement » (Journal 1939-45). En janvier 1943, le même avocat écrit : « Le pactole coule sur lui. Il est l’un des hommes les plus en vue, les plus décriés, les plus haïs de Paris ».  Qui pourrait le deviner quand Giannoli construit l’époque en longs plans séquences sur les gentilles orgies à l’ambassade d’Allemagne, où le drame se réduit à la toux de Papa, de sa fille et au discours de Céline (qui suivra tout ce beau monde à Sigmaringen!) ? Une ambassade où, déjà, avant-guerre, via le Comité France Allemagne, Abetz connaissait déjà tous les Français qu’il reverra en 1940 dans le Paris occupé.

– La fiction de Giannoli présente Jean Luchaire sous l’angle du tubard, du souffrant, du papa attentionné à sa fille (alors que dès 1941, en Chef de la Presse française, il emmène Corinne dans « l’immonde bordel de la rue de Fourcy »). Ces parties fictionnelles (le pauvre Jean tousse beaucoup et très tôt – comment ne pas avoir de compassion ?) sauvent son héros en minorisant ses saloperies (guère montrées). De 1930 à 1934, il organise du côté français les Camps de Jeunesse franco-allemands dont est chargé Otto Abetz (qui a adhéré au parti nazi en 1931) du côté allemand et c’est sous la direction de Jean Luchaire que la presse parisienne entre dans l’ère de la collaboration.

SUR ABETZ.

– Xavier Giannoli filme Abetz à Berlin quand les nazis viennent l’embaucher en misant sur sa francophilie. Le réalisateur marque une supposée réticence d’Abetz quand ces mêmes nazis lui font remarquer qu’il n’est pas adhérent au parti. Là encore,le réalisateur n’a cure des dates. De plus, Abetz n’a absolument aucune réticence envers le NDASP puisqu’il y adhèrera en… 1931 (donc bien avant le 30 janvier 1933 !).

– Un mot sur la critique de Télérama dont le titre m’a laissé perplexe (« Abetz promeut la Collaboration à coups de fonds secrets »). Une expression très insuffisante car elle laisse croire que le Tout-Paris politique ne faisait qu’encaisser ces « distributions ». Alors faisons un rappel sur ce nazi :  Abetz faisait de séjours fréquents entre 1933 et 1939 à Paris avec Julius Westrick, Friedrich Sieburg, von Welczeck, Achenbach et Krug von Nidda – futur consul allemand à Vichy. Abetz, parlant français, disposait depuis novembre 1935 du Comité France Allemagne, vivier hitlérien, émanation française très active de la Cagoule et des ligues, un Comité agrégeant des politiciens allemands et français nazis.

– Pour intensifier propagande hitlérienne dès avant-guerre en France, Abetz est en contact avec des diplomates réels ou non (Régis Huraut de Vibraye, Wladimir d’Ormesson), des journalistes (Brinon, Luchaire, Bertrand de Jouvenel, G.Scapini, Alfred Fabre-Luce), des industriels au Top (E.Mercier, René Duchemin) etc. Des noms dont on ne parle jamais, inconnus du grand public. Tous ces noms avaient l’aval, le soutien du Figaro par exemple (de François Coty, Pierre Brisson, Lucien Romier son directeur politique). Abetz connaît tous ces Collabos qui sont pleinement collabos, sans nuances et sans ambiguïtés. Il faut le dire et le redire : Abetz les connaît tous bien avant mai 1940, date de la création de la Maison de la Corporation qui fait la promotion de Jean Luchaire.

SUR L’ARGENT.

– Un autre mot vient cacher l’essentiel : le mot Argent. La vénalité individuelle serait donc la seule cause du comportement de Luchaire. De quoi en rire ! On pourrait croire ici qu’allait être évoquée la provenance de cet argent dont Luchaire se gave. Mais là encore, Giannoli est bien timide en ne citant qu’un seul nom : un financier allemand (l’industriel Hugo Stinnes Jr) qui aurait été le seul vilain financier des « Nouveaux temps ».  

– Un peu d’Histoire là-dessus : Une part importante des subventions reçues par la presse a été versée par l’Allemagne nazie mais aussi par la « France » sous forme de publicités sans contrat écrit. Ceci explique qu’on ne peut pas trouver très facilement trace de subventions tant des Autorités allemandes que du gouvernement de Vichy. On sait juste qu’Otto Abetz a dépensé, à la fin novembre 1939, 300 millions sur le milliard mis à sa disposition. Ses services allemands en ont versé huit millions environ à la Corporation de la presse de Luchaire.

– Ne pas oublier que l’argent provenait aussi d’organismes français d’inspiration allemande (Institut des questions juives, la LVF ou encore le Parti populaire français PPF)ou de caisses occultes (de la Direction des services de Presse, de la Propagande et Publicité du ministère des Finances de Vichy). Au total ? Environ 3,2 millions.

– Rappel précieux : le quotidien « Les Nouveaux Temps » a adopté le format du Temps, quotidien du grand patron des Comités des Forges, De Wendel. Le Temps s’est sabordé le 28 novembre 1942. Le Monde emprunta sa calligraphie après-guerre… (On peut en passant en rire !).

SUR CORINNE POST 1945.

Corinne Luchaire arrêtée en Italie par l’armée US- bien loin de la violente séquence de X.Giannoli. Remarquons que cette seule séquence violente est le fait de… résistants !

Photo Mondadori via Getty Images

– Relevons que l’actrice embauchée du film est dans l’entre-soi du Cinéma. Nastia Golubeva n’est une inconnue que pour le grand public. Pas vraiment venue par hasard faire du cinéma. C’est juste la fille de… Léos Carax. Sur son jeu, rien à (re)dire. Il est OK.

– Je relève que d’emblée, les premières images nous obligent à être de son côté puisque deux vilains de Paris l’agressent (sûrement des monstrueux Rouges). Un début de film qui entérine donc le fait qu’elle est innocente (cri qui rythmera tout le film).

– Perso, pour décrire le climat de 1947-48, je préfère rappeler, à l’opposé de Giannoli et de ses premières images, qu’à la même époque (1950), Vladimir Jankelévitch – qu’on ne peut soupçonner d’avoir été communiste – se montrait déjà très inquiet à propos du « retour des amis français du Docteur Goebbels » sur le devant de la scène politique et augura que « demain, la Résistance devra se justifier d’avoir résisté ». C’était cela ce qui se jouait dès cette époque. Papon, Bousquet et tant d’autres ne seront pas des exceptions mais la règle.

Ah LE Cinéma !

– Enfin, on notera le propos de fin de Giannoli faisant dire à Léonide Moguy, parti en 1940 non en Russie soviétique mais aux Etats-Unis qu’heureusement, il restera LE Cinéma. Vision d’idéaliste… comme si LE Cinéma était tout entier du côté du Progrès et de l’humanisme. Non, ce qui reste et restera ce sont DES films. Pas tous.

– DES films. Ceux indestructibles de Pasolini, de Renoir, de Nanni Moretti, de Kiarostami, d’Akerman, de Kaurismaki, d’Eustache, de Claire Denis et de tous ceux et celles qui viendront. DES films. Pas LE cinéma !

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Cinéma : d’Aki Kaurismaki à @regelegorila.

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Je viens d’un autre siècle.

Et dans cet autre siècle, j’aimais le Cinéma.

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Je suis d’un autre temps de cinéma mais ce n’est pas pour dire que c’était mieux avant, surtout pas. Ce qui m’intéresse toujours par contre – comme lecteur des travaux de Serge Daney et de Jean-Louis Comolli – c’est de voir comment le Cinéma marche et comment les jeunes générations d’aujourd’hui en parlent. Je suis donc tombé sur le compte Instagram de @regelegorila et j’y ai trouvé ses interventions amusantes (au premier coup d’oeil, à première écoute). Faut le féliciter car rares sont l’occasion de dresser l’oreille et d’être content de voir s’animer ses propres zygomatiques dans la jungle numérique. C’est dans un second temps que l’intérêt m’est venu : j’y ai repéré des choses nouvelles pour moi, en particulier la façon de disséquer à la va-vite les films, dans celle de mettre en forme un discours qui a l’air de plaire à beaucoup/ beaucoup d’abonné(e)s. Ce qui m’a encore frappé, moi qui suis de la génération-cinéma XXème siècle, c’est la rapidité d’élocution avec ce débit accéléré, construit via un découpage/montage qui fait croire à une continuité… alors que, pour un spectateur attentif, c’est une succession/accumulation de coupes, de plans multipliés à vitesse supersonique. Je me demande – question personnelle – comment dès lors arriver à penser le sens des films alors que penser prend du temps ?

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Autre moment : le contenu des apostrophes de @regelegorila à ses abonné(e)s sur les playlists de leurs 10 films préférés. Et là, je suis resté presque sans voix car la quasi-totalité des films énoncés excluent le cinéma qui a emporté mon adhésion. De la majorité des films cités venant d’outre-Atlantique (post 2000), je n’en connais même pas… la moitié. J’entends Godard dire de là-haut que là-dessus, l’Amérique continue de nous coloniser.

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Souvenir : mon ahurissement né à la projection d’un Batman (celui de Joël Schumacher je crois) où j’en avais pris plein les oreilles et avais été saoulé par le rythme ultra-rapide des plans jusqu’à en avoir des maux de tête à la sortie. Un des pires effets de ce film fut – pour la première fois chez moi – d’avoir subi la négation des deux places habituelles que j’occupais jusque-là : 1 une place immobile (rivé à mon siège : vision bloquée) et l’autre place, la place mobile (tout captif dans une suite d’images réelles et rêvées : vision libérée). En contrepoint de ce souvenir, j’ai regardé hier le film d’Aki Kaurismaki (En replay sur Arte : « Les feuilles mortes »). Ce qui m’a enchanté une nouvelle fois dans son cinéma, c’est 1. cet éloge de la lenteur (qui est le titre du livre du formidable écrivain Pierre Sansot, autre homme du siècle dernier), c’est aussi 2. la disparité magnifique des couleurs dans chaque plan et 3. la subtile et punchy construction des dialogues du couple amoureux. Merveilleuse oscillation entre temps morts et punchlines, entre silences et répliques duelles.

L’effet conjugué de ces trois moments, c’est le mélange d’un rire qui nous arrive, un rire-surprise, à l’insu de notre plein gré et d’une mélancolie accrocheuse. Ce film (sur deux êtres perdus qui se rencontrent) finit sur un magnifique plan où on les voit ensemble sur une route (remake d’un plan d’un film de Chaplin). Sur ce chemin filmé en perspective, il y a la femme qui marche devant (la femme toujours en avance) avec son chien (Kaurismaki espiègle lui a donné Chaplin pour nom) et l’amoureux, homme heureux qui, tout béquillé, suit à quelques pas difficiles derrière. Ce qui m’a frappé dans ce film, c’est à quel point le sentimentalisme y a été banni pour laisser émerger le Sentiment. Force subtile du film. Force de l’Amour.

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Je reviens aux playlists demandées par @regelegorila, playlists composées majoritairement de films US, playlists répétées jusqu’à l’ennui (pour moi) puisque je n’ai que rarement vus les films sur lesquels le choix du présentateur et de ses abonné(e)s s’est porté. Toutes ces sélections sont tellement loin des films qui m’ont remué, qui m’ont soulevé. Attention, cela ne veut pas dire que (bis) c’était mieux avant.

Aujourd’hui, on parle de Seum. Hier, j’avais cet autre mot de « saudade » qui désigne une forme de mélancolie à la Fernando Pessoa. Mais qui connaîtra « Au travers des oliviers », « Le Goût de la Cerise » ou encore « Close Up » d’Abbas Kiarostami ? Quel serait le (les) type de spectateurs/trices d’aujourd’hui qui regarderait les films d’Eustache, d’Accatone de Pasolini, le « Prisonnier d’Alcatraz » avec Burt Lancaster ou qui tomberait sur la présence irradiante de Juliet Berto ? Oui, qu’en diraient-ils ?

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«Ce qui est sûr, disait Serge Daney, c’est que les films ne font plus « débat » depuis longtemps, qu’ils laissent peu de traces, et que les cinéphiles eux-mêmes leur vouent plutôt une fidélité désenchantée qu’une passion écorchée vive. Bref dans l’expression « coup de cœur » c’est le mot « coup » [Buzz] qui compte, parce que pour le « cœur », c’est plutôt la leucémie ». Joli, marrant bien sûr : c’est partiellement vrai. Gardons l’adverbe qui accompagne le Vrai. Il laisse malgré tout un peu d’espoir : oui, le propos de Serge Daney est vrai mais… partiellement, hein !

Idem pour cette intervention de Jean-Luc Godard : « On assiste à une grande détérioration aussi du point de vue culturel : on ne filme plus pour découvrir, mais pour affirmer quelque chose ». Je corrige : « Oui, on filme mais rarement pour découvrir. Trop rarement ».

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Après réflexion : pour qui ces playlists de films ont de l’importance ? Essentiellement pour ceux et celles qui les énoncent et qui ont envie de les annoncer sur un compte connu (un peu de gloire retombant en sens contraire sur l’énonciateur/trice). Et bien entendu, sur moi inclus, via cet article qui – je l’espère – interessera des millions voir des centaines de millions de lecteurs. 🙂

Oui, je suis d’un autre siècle. Ma péroraison du jour ne veut dire au fond que cette seule et unique chose résumée ici par Godard en 6 mots (Les Inrocks. Mai 2010). «Quand on est vieux, l’Enfance revient ».

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Car les choses qui me sont revenues hier soir de façon décisive, ce sont mes années d’enfance-cinéma (les westerns, les films de ciné-club vus très tôt) et celles de mon adolescence (de La Chaîne de Stanley Kramer, de « Mes Petites Amoureuses » à La Maman et la Putain de Jean Eustache). Avec pour le double moteur de la veille : 1. le film « Les feuilles mortes » d’Aki Kaurismaki et 2. les « Réels » d’Insta visionnés, vus sur le compte de @regelegorila.

Merci à eux deux.

Merci pour la joie et… pour la « saudade ».

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