Cinéma : d’Aki Kaurismaki à @regelegorila.

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Je viens d’un autre siècle.

Et dans cet autre siècle, j’aimais le Cinéma.

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Je suis d’un autre temps de cinéma mais ce n’est pas pour dire que c’était mieux avant, surtout pas. Ce qui m’intéresse toujours par contre – comme lecteur des travaux de Serge Daney et de Jean-Louis Comolli – c’est de voir comment le Cinéma marche et comment les jeunes générations d’aujourd’hui en parlent. Je suis donc tombé sur le compte Instagram de @regelegorila et j’y ai trouvé ses interventions amusantes (au premier coup d’oeil, à première écoute). Faut le féliciter car rares sont l’occasion de dresser l’oreille et d’être content de voir s’animer ses propres zygomatiques dans la jungle numérique. C’est dans un second temps que l’intérêt m’est venu : j’y ai repéré des choses nouvelles pour moi, en particulier la façon de disséquer à la va-vite les films, dans celle de mettre en forme un discours qui a l’air de plaire à beaucoup/ beaucoup d’abonné(e)s. Ce qui m’a encore frappé, moi qui suis de la génération-cinéma XXème siècle, c’est la rapidité d’élocution avec ce débit accéléré, construit via un découpage/montage qui fait croire à une continuité… alors que, pour un spectateur attentif, c’est une succession/accumulation de coupes, de plans multipliés à vitesse supersonique. Je me demande – question personnelle – comment dès lors arriver à penser le sens des films alors que penser prend du temps ?

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Autre moment : le contenu des apostrophes de @regelegorila à ses abonné(e)s sur les playlists de leurs 10 films préférés. Et là, je suis resté presque sans voix car la quasi-totalité des films énoncés excluent le cinéma qui a emporté mon adhésion. De la majorité des films cités venant d’outre-Atlantique (post 2000), je n’en connais même pas… la moitié. J’entends Godard dire de là-haut que là-dessus, l’Amérique continue de nous coloniser.

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Souvenir : mon ahurissement né à la projection d’un Batman (celui de Joël Schumacher je crois) où j’en avais pris plein les oreilles et avais été saoulé par le rythme ultra-rapide des plans jusqu’à en avoir des maux de tête à la sortie. Un des pires effets de ce film fut – pour la première fois chez moi – d’avoir subi la négation des deux places habituelles que j’occupais jusque-là : 1 une place immobile (rivé à mon siège : vision bloquée) et l’autre place, la place mobile (tout captif dans une suite d’images réelles et rêvées : vision libérée). En contrepoint de ce souvenir, j’ai regardé hier le film d’Aki Kaurismaki (En replay sur Arte : « Les feuilles mortes »). Ce qui m’a enchanté une nouvelle fois dans son cinéma, c’est 1. cet éloge de la lenteur (qui est le titre du livre du formidable écrivain Pierre Sansot, autre homme du siècle dernier), c’est aussi 2. la disparité magnifique des couleurs dans chaque plan et 3. la subtile et punchy construction des dialogues du couple amoureux. Merveilleuse oscillation entre temps morts et punchlines, entre silences et répliques duelles.

L’effet conjugué de ces trois moments, c’est le mélange d’un rire qui nous arrive, un rire-surprise, à l’insu de notre plein gré et d’une mélancolie accrocheuse. Ce film (sur deux êtres perdus qui se rencontrent) finit sur un magnifique plan où on les voit ensemble sur une route (remake d’un plan d’un film de Chaplin). Sur ce chemin filmé en perspective, il y a la femme qui marche devant (la femme toujours en avance) avec son chien (Kaurismaki espiègle lui a donné Chaplin pour nom) et l’amoureux, homme heureux qui, tout béquillé, suit à quelques pas difficiles derrière. Ce qui m’a frappé dans ce film, c’est à quel point le sentimentalisme y a été banni pour laisser émerger le Sentiment. Force subtile du film. Force de l’Amour.

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Je reviens aux playlists demandées par @regelegorila, playlists composées majoritairement de films US, playlists répétées jusqu’à l’ennui (pour moi) puisque je n’ai que rarement vus les films sur lesquels le choix du présentateur et de ses abonné(e)s s’est porté. Toutes ces sélections sont tellement loin des films qui m’ont remué, qui m’ont soulevé. Attention, cela ne veut pas dire que (bis) c’était mieux avant.

Aujourd’hui, on parle de Seum. Hier, j’avais cet autre mot de « saudade » qui désigne une forme de mélancolie à la Fernando Pessoa. Mais qui connaîtra « Au travers des oliviers », « Le Goût de la Cerise » ou encore « Close Up » d’Abbas Kiarostami ? Quel serait le (les) type de spectateurs/trices d’aujourd’hui qui regarderait les films d’Eustache, d’Accatone de Pasolini, le « Prisonnier d’Alcatraz » avec Burt Lancaster ou qui tomberait sur la présence irradiante de Juliet Berto ? Oui, qu’en diraient-ils ?

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«Ce qui est sûr, disait Serge Daney, c’est que les films ne font plus « débat » depuis longtemps, qu’ils laissent peu de traces, et que les cinéphiles eux-mêmes leur vouent plutôt une fidélité désenchantée qu’une passion écorchée vive. Bref dans l’expression « coup de cœur » c’est le mot « coup » [Buzz] qui compte, parce que pour le « cœur », c’est plutôt la leucémie ». Joli, marrant bien sûr : c’est partiellement vrai. Gardons l’adverbe qui accompagne le Vrai. Il laisse malgré tout un peu d’espoir : oui, le propos de Serge Daney est vrai mais… partiellement, hein !

Idem pour cette intervention de Jean-Luc Godard : « On assiste à une grande détérioration aussi du point de vue culturel : on ne filme plus pour découvrir, mais pour affirmer quelque chose ». Je corrige : « Oui, on filme mais rarement pour découvrir. Trop rarement ».

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Après réflexion : pour qui ces playlists de films ont de l’importance ? Essentiellement pour ceux et celles qui les énoncent et qui ont envie de les annoncer sur un compte connu (un peu de gloire retombant en sens contraire sur l’énonciateur/trice). Et bien entendu, sur moi inclus, via cet article qui – je l’espère – interessera des millions voir des centaines de millions de lecteurs. 🙂

Oui, je suis d’un autre siècle. Ma péroraison du jour ne veut dire au fond que cette seule et unique chose résumée ici par Godard en 6 mots (Les Inrocks. Mai 2010). «Quand on est vieux, l’Enfance revient ».

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Car les choses qui me sont revenues hier soir de façon décisive, ce sont mes années d’enfance-cinéma (les westerns, les films de ciné-club vus très tôt) et celles de mon adolescence (de La Chaîne de Stanley Kramer, de « Mes Petites Amoureuses » à La Maman et la Putain de Jean Eustache). Avec pour le double moteur de la veille : 1. le film « Les feuilles mortes » d’Aki Kaurismaki et 2. les « Réels » d’Insta visionnés, vus sur le compte de @regelegorila.

Merci à eux deux.

Merci pour la joie et… pour la « saudade ».

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Photo de juillet 1940 : les légendes mensongères de l’extrême-droite.

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Sur les omissions et les mensonges déposés par l’extrême-droite sur les réseaux sociaux, revient très souvent cette photo (juillet 1940) des membres du premier gouvernement de Vichy, cliché accompagné de fausses légendes sur l’appartenance et le passé de ces mêmes membres d’avant 1940.

Mon billet sera ici de démonter ce fake qui ment sur chacun des parcours de ces hommes grimés et présentés en « hommes de gauche ». Sur ces trajectoires droitistes et extrême-droitistes de ces hommes de Vichy, les preuves présentées ici sont irréfutables, ce sont des faits vérifiés, nullement nés d’une option idéologique.

PIERRE CAZIOT de gauche ?

La qualification de « paysan » par l’extrême-droite est risible : elle évite de se pencher sur l’itinéraire de cet ingénieur agronome de droite avant 1940. Avant-guerre, il a servi comme inspecteur principal au Crédit Foncier de France, une banque foncière soutenue par l’État. Appelé à résoudre le problème du ravitaillement, il fut haut fonctionnaire avant 1940, défenseur d’une organisation corporatiste de l’agriculture, avec encadrement de l’Etat et refus d’y faire entrer des syndicalistes ! Pierre Caziot entre alors dans le gouvernement Pétain en juillet 1940 comme secrétaire d’État à l’Agriculture et au Ravitaillement. Il signe notamment les statuts des juifs de 1940 et de 1941. Il est décoré de l’ordre de la Francisque (pour lequel il fallait deux parrains). De gauche ce Pierrot ?

FRANCOIS DARLAN de gauche ?

Encore plus risible : il est qualifié de « radical de Gauche » par l’extrême-droite ! Avant-guerre, il fut un opportuniste naviguant entre centre-gauche et droite. Ministre secrétaire d’Etat à la Marine, puis dauphin de Pétain. A les pleins pouvoirs à Vichy de février 41 à avril 42 en tant que vice-président du conseil des ministres. Il fut un anglophobe et un antigaulliste acharné. Il signa le premier statut des juifs, puis le second du 2 juin 1941. Il fut reçu par Hitler pour parachever une plus étroite collaboration avec les nazis. Il se sauva à Alger pour se vendre aux bienveillants Américains. Les historiens le font passer pour un démocrate à l’esprit de gauche, homme d’ouverture ! Mouais ! Sur sa prétendue largesse, rappelons qu’il fut un des artisans de la création, en mars 1941 du Commissariat général aux Questions Juives, c’est dire ! 

PAUL BAUDOIN, de gauche ?

Il aurait même été d’« extrême-gauche » sur la légende de désinformation de l’extrême-droite. Une qualification pour cacher son opportunisme avant qu’il ne se vautre au final dans la Collaboration ! Ce polytechnicien voulait un Etat fort. Anti-parlementaire et anti-communiste, fasciste notoire (« anglophile la veille, il aiguillait aujourd’hui – juillet 1940 – la France vers une politique germanophile » disait Léon Blum à son sujet). Il fut recommandé par Joseph Caillaux au président de la Banque d’Indochine, Thion de la Chaume, avant d’en devenir  directeur général en 1930. Chef synarque de la Banque d’Indochine et ministre des affaires étrangères, il signa le premier statut des juifs le 3 octobre 1940. Avant juillet 1940 ? Il assistait au Conseil des Ministres, fut sous-secrétaire d’Etat aux affaires étrangères. Après 1945, le 3 mars 1947, il fut condamné à cinq ans de travaux forcés qu’il ne fit pas, bien entendu car il fut ménagé par le pouvoir gaulliste.

YVES BOUTHILLIER, de gauche ?

Inspecteur des Finances. Bouthillier fut nommé, par décret du 31 aout 1939, conseiller général de la Banque de France. Membre de la clique de la Banque Worms. Il fut secrétaire d’Etat à l’économie nationale et nommé au cabinet des Finances. Gentiment qualifié de « divers droite » sur Wikipedia, qui – c’est à souligner – n’est jamais beaucoup bavard sur ces hommes politiques entre 1940 et 1945. Il reçut la francisque avec, pour parrains, Paul Baudoin et Du Moulin de Labarthète. Il signa le statut des juifs du 3 octobre. Par décret du 31 aout 1940, il nomma Yves Bréart de Boisanger comme gouverneur de la Banque de France. C’est dire son pouvoir d’homme de « gauche » ! 

RAPHAEL ALIBERT, homme de gauche ?

Qualifié de « communiste » et d’homme d’« extrême-gauche » dans le cliché-intox ! De quoi en rire ! Président de la Cour de cassation, ce maurrassien rédigea les actes constitutionnels qui entérinèrent les bases du gouvernement de Vichy avant 1940 après s’être rendu en Espagne chez Pétain, alors ambassadeur. Il fonda avec Ernest Mercier (magnat de l’électricité) le « Redressement français », association couleur brune en 1925. Ami d’Eugène Deloncle, intime conseiller de Pétain, ce maurrassien, cagoulard, fut ministre de la Justice. Par le décret du 22 juillet 1940, il s’autorisa à la révision de toutes les naturalisations récentes et fit la chasse aux juifs. Il signa le statut des juifs du 3 octobre 1940. Pour exemple, il remit 4 millions àGabriel Jeantet qui était à Vichy le représentant d’Ernest Deloncle et ce pour les Amicales de France, association qui gérait la caisse noire des cagoulards.

PIERRE LAVAL et Maxime WEYGAND de gauche ?

Pierre Laval n’est plus socialiste à partir de 1925. Sur lui, voir le billet complet sur ce blog. https://urls.fr/2MzRBW . « Homme de la BNCI » (4ème banque française) pour les Américains qui avaient enquêté sur ses avoirs.

Sur Maxime WEYGAND, pas besoin d’y revenir : ministre de la Guerre le 17 juin 1940. « Je suis pour la force militaire, les alliances et la religion, contre la franc-maçonnerie » déclare t-il en 1935. Signataire en 1937 du Manifeste pour Franco. Post 1945, il sera aussi le défenseur de la mémoire du maréchal Pétain et soutiendra les partisans de l’Algérie française. De « gauche », vraiment ?

RENE BELIN, de gauche ?

Payé par le grand patronat, il revint à la CGT pour diviser le syndicat avec un féroce et constante haine contre les syndiqués CGTU. Récompensé par le Ministère du Travail (premier gvt de Pétain) pour son travail de sape. Rédigea en 1941 la Charte du Travail y inscrivant la disparition des… syndicats. Il fut la marionnette du banquierJacques Barnaud de chez Worms à Vichy. Il signa, lui aussi, le premier statut des juifs.

ADRIEN MARQUET de gauche ?

Exclu de SFIO en… 1933. Collaborationniste avant 1940. Passa de l’admiration de l’Italie qui lui donna des pots de vin en douce au régime nazi dont il fut un agent des nazis réénuméré par eux. Premier ministre de l’Intérieur officiel de Pétain, il laissa la place au funeste Marcel Peyrouton. Il signa le décret contre les francs-maçons (13 août 1940), persécuta les gaullistes et les futurs inculpés du procès de Riom. En France, il traqua les ressortissants allemands recherchés par le Reich. Il fut toujours en relation avec Abetz, pleurnichant sur lui, à la perte de son poste. Antiparlementaire et antisémite dès avant juillet 40, il a toujours voulu une collaboration plus franche.

EMILE MIREAUX de gauche ?

Sénateur, cagoulard. Agrégé, il quitta l’université pour servir le Comité des Forges de François De Wendel. Collègue d’André François Poncelet, il fut membre du « Redressement français ». De Droite dite « classique », il fut ministre des Colonies entre 1930 et 1931 et ministre des Finances en 1932. Evidemment, anticommuniste.

FRANCOIS PIETRI, de gauche ?

Qualifié mensongèrement par l’extrême-droite de «républicain de gauche ». Voyons ça de plus près : il fut inspecteur des Finances, partisan du système mussolinien avant de prôner l’entente franco-allemande. Ambassadeur en Espagne puis en Italie avant-guerre ! Pro-Laval, il fut un relais pour la Pax Americana (mais…sans gaullistes et sans Rouges) quand il sentit le vent tourner. Ouvertement anticommuniste, il fut toujours hostile aux mouvements révolutionnaires et au syndicalisme de masse.

LOUIS COLSON, de gauche ?

Ministre de la guerre de Pétain.  Le nazi Von Ritlen disait de lui le 17 juin 1940 qu’il était  un « officier remarquable de l’état-major général français » et qu’il « entretenait des relations particulières très bonnes avec l’ambassade d’Allemagne à Paris ». Huntziger le remplaça en septembre 1940.

JEAN IBARNEGARAY de gauche ?

Cagoulard, adhérent aux Jeunesses Patriotes puis ensuite aux Croix-de-Feu où il atteint les plus hauts niveaux de la hiérarchie. Après 1936, un des cadres du Parti Socialiste Français mais… le cliché ment avec le qualificatif de « socialiste » puisque le PSF est aux mains du très droitiste Colonel De La Rocque (qui mena les manifestations du 6 février 1934). Dans ce parti, il en est le député le plus célèbre et le chef de son groupe parlementaire. Du 11 juillet au 6 septembre, dans le premier gouvernement de l’Etat français, il est secrétaire d’État à la Famille, à la Jeunesse et à la Santé. 

HENRI LEMERY, de gauche ?

En 1938, Henri Lémery fonde une association anticommuniste, la Société des Amis de la Russie Nationale. Il fut brièvement ministre-secrétaire d’État aux Colonies du gouvernement Laval. Après-guerre, il fera partie de l’Association qui défendra la mémoire du maréchal Pétain (ADMP).

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Ce qui n’est quasiment jamais signalé c’est que le gouvernement de Pétain, ce fascisme à la française, était dominé par le grand patronat et les banques avec la présence de leurs élites. Elites de la naissance, de l’argent, de la culture (une culture passée très majoritairement par le Maurras de l’Action Française et très souvent par les inspecteurs de finances sortis de Polytechnique).

Grand patronat et banques : cette double omission pourtant décisive dans la compréhension de Vichy se double aujourd’hui d’une propagande mensongère de l’extrême-droite (hélas aussi portés par des historiens reconnus, pas forcément, eux, d’extrême droite) qui ne cesse de dire que la Collaboration, c’est la gauche et que la Résistance, c’est la Droite.

Puisse ce billet apporter les preuves du contraire à mes lecteurs et lectrices, et au-delà, aux citoyen(ne)s qui se laissent berner par les intox toutes brunes, hélas trop peu contestées et bien trop peu analysées.

Théâtre : les Pestiférés. (Londres 1665).

ENTRETIEN AVEC L’AUTEUR : Madani ALIOUA

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Pensez BiBi : Ton année (2025) a été riche puisqu’en août est paru ton dixième roman (« Une Nouvelle Solitude ») et qu’en ce mois de décembre sort en livret, chez le même éditeur (L’Harmattan. Scènes) ta première pièce de théâtre (« Les Pestiférés. Londres 1665 »). Peux-tu expliquer ton rapport au théâtre ?

Madani ALIOUA : Il date de mes 17 ans. Mon camarade Gérard Vernay (à qui est dédiée ma pièce et à qui je l’avais soumise pour la travailler) m’avait invité aux Nuits de l’Enclave à Valréas où, ébloui, j’avais pu voir de formidables pièces jouées par la Comédie de Saint-Etienne. Plus tard, sans être aficionado, j’avais vu quelques spectacles au TNP de Villeurbanne.

Cela aurait pu en rester là lorsque 30 années plus tard, dans le cadre de mon travail d’éducateur, je me suis mis à écrire deux pièces de théâtre pour la dizaine de jeunes qui voulaient s’y essayer. Ce Théâtre sur scène tout public couplé avec des castelets de marionnettes dura près de quatre années. Nous avions organisé nous-mêmes des tournées (en Haute-Savoie, en Suisse, en Ardèche, en écoles d’éducateurs, avec participation au Festival des mômes du Grand-Bornand).

Mais pour les Pestiférés, ce fut les lectures conjointe passionnantes du journal de Samuel Pepys et du livre de complément de Claire Tomalin (« Monsieur Moi-même ») qui me décida – non sans avoir hésité entre court roman et pièce de théâtre.

Pensez BiBi : Les Pestiférés. Londres 1665. Une constante chez toi, c’est la continuité entre Histoire et écriture. Après Vichy 1940-41 évoqué dans « La Guerre N’Oublie Personne », les Glières 1944-1968 dans « So Long, Marianne », après « Une Nouvelle Solitude » avec les folles de Morzine 1860, nous voilà dans le Londres 1665 de la Grande Peste.

M. A. : Je travaille toujours sur des périodes d’exacerbation, des moments de bascule et de fortes tensions historiques. Vichy 1940 : personne n’a écrit pour en parler de l’intérieur. Mon roman sur les Glières est une première fiction sur des faits d’importance. La possession collective de Morzine 1860 est historiquement importante puisque, vingt ans avant Freud et Charcot, le docteur envoyé par Napoléon III y avance le terme d’hystérie (« hystérodémonopathie »). L’épidémie de Londres me permet de montrer comment les rapports sociaux ont été bousculés. Ecrite avant la Covid, ma pièce dans une écriture que j’espère en correspondance avec l’époque, disait aussi étonnamment beaucoup de choses sur le politique d’aujourd’hui et les comportements des puissants durant la dernière épidémie contemporaine.

Pensez BiBi : Dis-nous en quelques mots la trame de ton drame en 4 actes et 8 à 9 neuf personnages.

M. A. : Nous sommes au cœur de Londres chez les Dickinson, une famille en pleine ascension sociale. Le couple Henry et Elizabeth se prépare au mariage de leur fille Isabella et de John Blake, dissident, acteur du théâtre du Cockpit financé par le Roi Charles. Début de l’été chaud de 1665, se propage une terrible peste qui va toucher cette famille, perturber les noces, entraver l’ascension d’Henry au Département de la Marine. Tout cela sur fond de guerre entre l’Angleterre et la Hollande pour la maîtrise des mers et Océans. D’où manifestations de marins impayés, dépenses royales somptueuses, une population de miséreux qui n’ont aucune protection qui fait peur à Henry.

Pensez BiBi : On rappelle que les londoniens ignorent alors comment se propage la Maladie Noire (le vaccin ne sera découvert qu’au 19ème siècle). Les bulletins de morts deviennent de plus en plus lourds. Le Roi, sa Cour fuient à Hampden Court. Les médecins, apothicaires et autres riches fonctionnaires se réfugient en banlieue où ils sont mal accueillis…

M. A. : A l’intérieur de ce Londres, la vie continue. C’est le cas surtout pour Henry, sa femme, son valet et Clemence sa dame de compagnie. Les intrigues continuent plus que jamais, les détournements de fonds aussi. Elizabeth prépare le mariage, Isabella essaye ses robes. Seul Tom le valet comprend le pouls de la ville. Mais la peste ne peut épargner les familles riches. Elle s’abat sur une partie de la famille et va modifier le comportement de ceux qui restent vivants.

Pensez BiBi : L’argent devient alors un élément important.

M. A. : Alors que la mort est omniprésente, la préoccupation d’Henry, celles de John Blake et – à un degré moindre – de l’enquêtrice (une miséreuse engagée pour repérer les maisons infectées) reste celle de l’argent. Subitement leur rapport acharné à l’argent et au capital possédé par le chef de la Maison devient l’affaire la plus importante. Chacun de croire que posséder le magot suffira à le protéger.

Pensez BiBi : C’est le cas de John Blake par exemple, une figure qui devient centrale lors des deux derniers actes.

M. A. : John Blake est un fils de famille fortunée. Il est dissident, républicain, porteur d’idées nouvelles. Isabella (la rebelle chez les Dickinson) est amoureuse de John malgré les réticences de sa mère. John Blake espère jouer du Macbeth quand la peste aura disparu. Mais deux malheurs vont le frapper : la perte de ses parents (et de leurs biens en banlieue) et celle d’Isabella, à son tour infectée. Dès lors, sa seule préoccupation sera de se protéger et il le fera avec férocité en lorgnant sur la fortune d’Henry, croyant que l’argent peut le préserver.

Pensez BiBi : L’apparition de l’enquêtrice va bousculer ceux qui sont restés valides. Son rôle va être un rôle-pivot.

M. A. : Les autorités vont prendre des mesures pour repérer et faire l’inventaire des familles infectées. Par décret, elles sont allées chercher des indigent(e)s, des miséreux venus des bas-fonds londoniens qui seront payés (misérablement mais c’est une première pour eux). Leur travail ? Entrer dans les maisons du cœur de Londres, établir l’inventaire des membres infectés et si infectés il y a, interdire à tout occupant de sortir. De plus, sur la porte est peint une croix rouge pour signaler la maison touchée. Pour l’enquêtrice, le pouvoir (et chantage) devient soudain exorbitant.

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Pensez BiBi : Ta pièce donne la chance à tous les personnages, du valet à la Dame de compagnie, des idées fixes d’Henry à celles d’Elizabeth, de Blake amoureux à Isabella rebelle devant les lectures bibliques réactionnaires du Pasteur. Tout cela malgré la Peste qui les surplombe. On pourra tout à fait faire des correspondances avec ce que nous avons connu avec la Covid. On te souhaite le meilleur, le meilleur étant de voir ta pièce être montée sur une scène et pourquoi pas voir un jour, une traduction anglaise. Avis aux troupes : le texte est disponible ici et en commande en toute librairie.

La pièce est publiée en livret de 13 euros chez L’Harmattan (Collection En Scène).

Thomas Legrand et Patrick Cohen : des victimes ?

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Dans les éditoriaux de Télérama, on avait déjà eu l’incroyable panégyrique de la rédactrice en chef de l’hebdo Fabienne Pascaud pour Roselyne Bachelot nouvellement nommée Ministre de la Culture.

Dans le numéro de cette semaine (Une avec titre : « France Inter dans le viseur de l’extrême-droite »), on a droit à la même glorification mais cette fois-ci, les louanges vont aux deux journalistes de la station de radio publique, Thomas Legrand et Patrick Cohen. Un mot sur ce titre de la Une où il est posé qu’il s’agit d’un PIEGE (on est dans le complot, n’est-ce pas !) INEXTRICABLE. Au fond, semblent dire les journalistes de Télérama, l’article qui va suivre ne sera pas plus éclairant. Cet épisode au Café est donc d’emblée « inextricable », impossible à analyser, comme serait impossible toute critique. Ici sont visées : celle de gauche et/ou celle d’Acrimed, posées implicitement comme invalides.

Rappelons les faits : les deux journalistes de France Inter rencontrent deux émissaires du Parti Socialiste dans un Café parisien et « parlent » politique. Ils sont enregistrés par la journaille d’un canard d’extrême-droite pro-Zemmour.

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Legrand et Cohen « évoquent« , « analysent » : une double manip langagière !

Face aux attaques, la défense du duo a soudé instantanément la Corporation (avec ahurissant appui de la SDJ de Radio France (1)). Hein, ben oui, quoi de plus normal pour eux de causer politique autour d’un café ? Abel Mestre du Monde nous prend de haut en disant que les deux journalistes ne font finalement que  » parler avec des sources de la situation électorale du pays !  » A L’Obs, François Reynaert a d’autres verbes stratégiques pour porter secours au duo. Ils « discutent, ils échangent des propos« . A Télérama, on va bien entendu dans le même sens avec les deux verbes, maître-mots de leur démonstration : le duo ne ferait… qu’ » EVOQUER  » la situation politique du moment (l.9 et 14) et… qu' » ANALYSER un centre-gauche » (l.18) ! Rajoutons que Patrick Cohen « SE BORNERAIT [pas plus !] à estimer le score » de Glucksmann ! (l.17)

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Tout le parti-pris de Télérama réside dans ces inflexions langagières, dans ces manipulations syntaxiques. Non, Legrand et Cohen ne font pas qu’ANALYSER ou EVOQUER ! Ils font plus. Ce n’est d’ailleurs pas seulement une aide, ils ne font pas qu’apporter leur concours aux deux socialistes Pierre Jouvet et Luc Broussy (qu’ils connaissent déjà). Ils font beaucoup plus : ils font partie intégrante de la stratégie politique du Parti Socialiste, ils peaufinent cette politique depuis leurs positions spécifiques et importantes dans l’espace médiatique. Ils œuvrent en faveur de Raphaël Glucksmann, pièce maitresse de leur stratégie du « front républicain/central » (2) (ou « bloc bourgeois« ). Thomas Legrand lui-même la formule dans ses propos en prônant une politique supposée gagnante qui s’appuie(rait) sur l’électorat majoritaire du « marais qui va du « centre-droit » au « centre-gauche » avec promotion de leur leader maximo, Raphaël Glucksmann (dans l’article, son nom n’est cité – en passant- qu’une seule fois !). Un héros qu’ils connaissent bien et qu’ils peuvent approcher tranquilou via Léa Salamé, leur collègue de France Inter. De cette stratégie du « marais« , absolument RIEN N’EST DIT, rapporté, développé dans l’article de Télérama.

Les deux adversaires visés : examen-BiBi.

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L’un est cette pauvre Rachida Dati, magouilleuse sarkozyste de longue date. C’est une adversaire dans un contexte électoral particulier où, à Paris, la gauche (de rupture) n’a aucune chance d’arriver première. Aussi, via cette réalité (LFI hors-concours), il est facile pour notre duo de tout œuvrer pour aider le candidat de « gauche » et tenter de dézinguer Dati. Pour s’attirer les faveurs de son (é)lectorat, l’hebdo consacre la quasi-totalité de son article à nous causer de l’égérie sarkozyste et de ses très vilains soutiens dans la Machine Bolloré.

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Le second adversaire ? Il n’est cité qu’une seule fois dans la phrase suivante : « la gauche mélenchoniste et la droite s’indignent aussi« . Remarquez que, dans cette phrase apparemment banale, le trio de journalistes met dans le même sac LFI et RN avec la tentative de persuader leur lectorat que le sens politique de l’indignation serait le même pour les deux partis. De l’indignation de cette gauche de rupture, il ne sera évidemment pas du tout du tout question alors qu’elle n’a absolument n’a rien à voir avec les anathèmes des braillards des radios et TV brunes. Quand Télérama cite Patrick Cohen pour le disculper) seuls sont rapportés ses attaques envers l’extrême-droite. Télérama SE TAIT, n’a pas une ligne pour rappeler que les deux compères dissertent, échafaudent, participent pleinement à la réalisation de leur plan Canfin-Ruffin-Glucksmann avec les deux clients du Café.

Omerta sur la critique de la Gauche critique.

Hé non ! Pas de paragraphe pour expliquer la critique de gauche ! On est dans Télérama, voyons ! On ne pourra pas non plus compter sur Charline Vanhoenacker pour amener une voix contraire à celle, par exemple, de sa patronne Sibyle Veil (3). L' »humoriste » essaie de nous convaincre que le licenciement de Guillaume Meurice se justifiait car « peut-être qu’il fallait mettre fin (censurer) à l’émission pour… éviter les attaques » de l’extrême-droite ! Guillaume Meurice appréciera !

Pour BiBi, on n’est pas loin de voir clairement quel est le point central de l’article. C’est l’Omerta sur les positions de la gauche critique avec, sous-entendue, la volonté de dézinguer « la gauche mélenchoniste » ravalée au même statut que celui de l’extrême-droite. Tous deux, déjà associés dans une « même » indignation, essaiment la « CONTAGION« , grossisent la « SUSPICION« , font pleuvoir ensemble les « INSULTES » sur les deux journalistes.

Le bla bla bla d’A.Van Reeth : « ni droite ni gauche ».

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Et pour finir, on a droit au couplet d’Adèle Van Reeth, la directrice de France Inter, qui reprend le thème central de Macron 2017 (« Ni de droite, ni de gauche« ). On nous ressert encore le désir de la station (via Cécile Pigalle, directrice de l’info sur Radio France) de ne s’en tenir qu’aux « vérités historiques« , aux « faits » et bla bla bla. Quand on écoute la gentillesse, la complaisance, le manque de travail des journalistes lors de la réception en studio des membres du RN en opposition à la hargne instantanée qu’ils ont envers les insoumis (écoutez SVP une minute Sophia Aram), l’auditeur(trice) est servi. Rappelons que s’en tenir aux « faits » masque ces opérations implicites, ces non-dits que sont le tri au préalable (voir celui, souvent insupportable, du 13h de France Inter de Jérôme Cadet !), la hiérarchie des infos, le classement en importance des faits et de LEURS INTERPRETATIONS. Sourions encore lorsque notre trio de Télérama fait intervenir la médiatrice de la Radio qui serait un juge hors idéologie, hors de tout parti-pris. Bref, une voix de… Vérité :-). Serait vraiment de mauvaise foi celui ou celle qui critiquerait ce hochet leurrant qu’est cette fonction de neutralité et d’objectivité.

Cécité et déni font le jeu de l’extrême-droite.

Cette cécité fait évidemment le jeu de l’extrême-droite et de ses chaînes de m. qui ne cessent de faire croire que Radio France serait de… gauche. Le punching-ball, qui contente à la fois les bruns et France Inter, se poursuivra. Ces pseudo-adversaires ont un point commun qu’Olivier Pérou a très bien résumé et que le trio de Télérama fait apparaître en pleine lumière justement via leur silence et leur déni. Il s’agit de tout faire pour que le « PS ne retourne pas dans les jupes de Jean-Luc Mélenchon« .

Une fois encore, sont esquivées les grandes questions sur l’état du journalisme d’aujourd’hui. Parmi ces questions, déposons ici l’opportune réflexion d’Alain Accardo sur l’habitus de ceux et celles (une cinquantaine de chiens de garde ou « moutons », c’est selon) qui sont embauchés et qui, aujourd’hui, squattent les postes, officiant au top, dans les médias dominants dominés par nos milliardaires.

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(1) Lire le billet d’Acrimed sur toutes ces positions corporatistes très très réactionnaires. (Extrait sur Thomas Legrand «dont l’honnêteté n’a jamais été remise en cause» (SNJ Radio France 6/09).

(2) Le front républicain (ou « bloc central ») est le désir d’unité entre les socialistes (voyez le nombre passé chez Macron depuis 2017)-les «écologistes» genre Canfin-Jadot-Tondelier, les Macronistes et le centre-droit avec des LR droite républicaine. Un seul ennemi : la gauche, celle de rupture. Sur leur lancée, il s’agit de se faire passer pour une vraie gauche (celle d’un Hollande, ennemi de la Finance, accueillant le sinistre Macron en 2014 dans son gouvernement).

(3) On n’a pas entendu une SEULE protestation du SNJ (et autres) sur ce tweet déposé sur Twitter par la directrice de Radio France qui encensait la députée macroniste, la très droitiste Nathalie Loiseau qualifiée de… « FEMME D’EXCEPTION » !

« Une nouvelle solitude » : le nouveau roman de M. Alioua. Entretien.

Après son Prix du Bourbonnais 2022 pour sa fiction historique « La Guerre N’Oublie Personne » (avec le Vichy 1940-41 en toile de fond), après son roman social 2023 (« Mi fugue mi Raison ») et sa fiction  2024 à haute teneur politique « So Long Marianne (Les Glières 1944-1968) », Madani ALIOUA nous présente son dernier roman « Une Nouvelle Solitude ». Entretien.

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PENSEZ BIBI : Ton nouvel ouvrage (le dixième !) paraît chez L’Harmattan et il est intitulé « Une nouvelle solitude ». C’est un titre énigmatique parce que la question que je me pose d’emblée, c’est : pourquoi « nouvelle » ?

Madani ALIOUA : C’est un titre qui a résonné lorsque je suis tombé sur le Journal de l’écrivain roumain Mihail Sébastian précisément sur cet extrait.

C’est ce passage qui m’a donné l’envie de construire l’itinéraire de Marraine, mon personnage-femme. Cette femme de 50 ans est à un tournant de sa vie. C’est une « nouvelle » solitude car quoique fasse ou entreprenne mon héroïne, elle est – à l’instar de chaque être humain – condamnée à une solitude essentielle, à une solitude qui s’accompagne toujours d’une illusion increvable, de ce rêve persistant qui est de vouloir vivre des choses nouvelles et inédites, de celles qui changent sa (notre) vie de fond en comble.

PENSEZ BIBI :« Marraine », éducatrice et Marina, sa protégée du Foyer d’Enfance : deux personnages féminins. La première affronte le décès de son compagnon Thomas, avant de constater, au retour de l’enterrement, que sa maison a été intégralement vidée par des cambrioleurs. La seconde, adolescente placée, en marge, bientôt majeure, va suivre ton héroïne.

M.A. : La jeune Marina va se dégager, non sans mal, de la tutelle de « son » éducatrice puisque, dans quelques jours, elle deviendra majeure. Après le décès accidentel de Thomas, Marraine, écrivaine à ses heures perdues, perturbée par ce cambriolage qui a vidé totalement sa maison, veut se rendre dans son village natal, une bourgade des Alpes car elle y a appris – via une émission de France Culture – qu’a eu lieu un phénomène unique de possession collective dans les années 1860-64.

PENSEZ BIBI: Dans ta fiction, le village alpin n’est jamais nommé. Pourtant, le lieu où tes deux héroïnes se rendent, est très connu. Une raison à cela ?

M.A. : J’ai préféré taire les deux noms (dont l’un est une station de ski en haute altitude) tout en utilisant la topographie très originale des lieux. Ce cadre qui joue un rôle extrêmement important est double. Il y a deux niveaux dans une même entité administrative : il y a « le village d’en bas » (1800 habitants en 1860) où ont eu lieu jadis les crises de ces possédées et il y a le « village d’en-Haut » où a débuté une grève très dure de femmes de chambre, salariées des hôtels de luxe qui dominent la vallée.

PENSEZ BIBI: « Village d’en bas », « village d’En-Haut »… cela résonne comme un écho au Château de Kafka qui surplombe les habitations du bas…

M.A. : Peut-être, oui. C’est fait pour introduire un effet d’étrangeté.

PENSEZ BIBI: Village à deux niveaux mais aussi à deux niveaux quant à l’élément féminin omniprésent. Tu as ainsi construit ta fiction autour de deux pôles : celui de ces « filles emphysiquées » de 1860 en crise(s) dans l’espace public (et religieux) et celui des femmes grévistes manifestant dans la rue principale en ce début du XXIème siècle.

M.A. : C’est dans ce rapport constant entre les femmes de ces deux périodes que se déroule une bonne partie de mon roman. Ces possédées de 1860 (au nombre de 80/90 !) connaissent des crises inexpliquées encore aujourd’hui. Elles ont lieu dans les rues, dans les cours des fermes et surtout lors des nombreuses cérémonies religieuses. Les femmes-grévistes d’aujourd’hui, défilent dans les rues, occupent la place au centre du village, crient… des mots d’ordre et des slogans.

PENSEZ BIBI: 1860 marque un tournant dans la vie de ces villageois car la Région va changer de statut et passer Française.

M.A. : Avril 1860 voit l’organisation d’un plébiscite dont le vote censitaire positif va faire passer cette région, jusqu’alors piémontaise-sarde, sous le contrôle du gouvernement de Napoléon III. C’est un changement décisif dans la vie des villageois. L’État français, centralisé, parisien, ne veut pas d’une région nouvellement annexée où seraient tolérés des phénomènes moyenâgeux, des possédées en convulsions, des « criardes » qui parlent du Démon, de toute cette « arriération » qualifiée de « mentale » inadmissible pour cette France des Lumières. Tout ceci est aussi intolérable pour les édiles du village, le préfet, le curé, l’évêque, les militaires. A l’opposé, du côté des convulsionnaires, ces officiels sont vus comme des « donneurs du Mal« .

PENSEZ BIBI: Qu’est-ce que Marraine va découvrir dans cette ambiance de village en grève ?

M.A. : Sur un plan intime et personnel, Marraine voit se raviver des souvenirs jusque-là enfouis et refoulés. Les événements qui se déroulent dans son village natal, quitté à l’âge de 5 ans, la poussent aussi à écrire et à entreprendre une fiction avec une… nouvelle énergie. Une triple esquisse se dessine dans son travail littéraire avec trois personnages dont deux femmes possédées, Josephte de la Beune, Marie du Nants et une femme-gréviste, Jeanne Larouge.

Les grévistes (essentiellement des femmes) et leur lutte qui se déroule sous les yeux de Marraine et Marina vont aussi intéresser les médias, les journalistes de quotidiens nationaux (celui du Figaro). Elles vont voir débarquer une police qui va durement réprimer toute protestation et tout défilé. Cette mobilisation de grévistes est jugée inadmissible car elle s’attaque aux intérêts des grands hôteliers du « village d’en-Haut », donnant une mauvaise image de marque de la station.

PENSEZ BIBI: Tous ces moments rappellent la façon dont avait été vécue la période 1860 : l’État napoléonien envoie des troupes militaires pour imposer le « calme » et, idéologiquement, délègue une sommité médicale : le Docteur Constant.

M.A. : Ce docteur est un aliéniste reconnu, plein de mépris pour les femmes du village. Il est le beau-frère d’un maréchal d’Empire. Il est envoyé par Paris et il est accompagné de sa femme, la fragile Adélaïde. Sa tâche est d’imposer à la population et aux possédées la nosographie officielle via cette notion d’hystérodémonopathie. Nous sommes vingt ans avant l’hystérie de Charcot, avant la découverte de Freud qui « donnera » la parole à ses patientes au lieu de les faire taire et de les renvoyer dans leur espace privé, familial (1). Une très grande majorité de cette population est d’ailleurs en haine des autorités civiles et religieuses qui persistent à refuser tout exorcisme à leurs « filles« .

Si je veux résumer la principale découverte de Marraine, découverte qui va alimenter son écriture, sa fiction, sa vie nouvelle, c’est le croisement entre les luttes des femmes d’hier et les combats des femmes d’aujourd’hui. S’y ajoute un autre double constat : ces femmes sont toujours considérées comme folles, asociales, dangereuses et les Puissants ne font que vouloir briser leur solidarité toute féminine par crainte d’une « contagion ». Ce combat des femmes a lieu au prix de violences, d’affrontements contre les forces de l’Ordre (Voltigeurs propagandistes d’hier, BRAV d’aujourd’hui) et de déportations/bannissements dans des asiles lointains. Forces dominantes contre forces dominées, « village d’en-Haut » contre « village d’en bas », écritures régulières contre écritures débraillées, corps dressés à la norme contre corps inacceptés, sans contrôle : tout est affaire de contradictions et de luttes.

PENSEZ BIBI: Qui sont ces « possédées » et pourquoi sont-elles pourchassées, indésirables ?

M.A. : Leur transgression (contorsions, hurlades en public, fièvres etc) n’emprunte pas aux gestes ou au langage sexuel de la grivoiserie ou de l’obscénité (comme au couvent de Loudun). Lors des crises, elles rabattent leurs robes, elles refusent tout acte génital. Les injures qu’elles profèrent sont d’ordre religieux et social (elles réclament très souvent de la nourriture rare et précieuse commme le café, le sucre, le caramel, le riz, le miel) et sont dirigées contre l’autorité médicale, administrative, religieuse, policière. Quand un homme (c’est très rare) est dans un état de crise similaire, on le dit « ivrogne » ou il est catégorisé comme « pris comme une fille ». Il faut comprendre que c’est le Démon qui parle en elles. Il n’y a pas de dialogue entre elles et le Diable. Il y a seulement un parler alternatif. Après la crise, la possédée ne garde aucun souvenir de ce qui s’est passé.

Rajoutons encore deux choses : 1. le village, quoiqu’éloigné des grands centres de la région alpine, compte des femmes possédées (célibataires et mariées) qui parlent une français correct. Elles ne sont pas dépourvues de culture, elles ont étudié le latin dans les écoles privées du village, elles signent de leurs noms, elles ont des notions du dialecte piémontais. 2. Ces femmes voient leurs hommes partir travailler ailleurs en haute saison pendant plusieurs mois. A elles alors, les charges les plus lourdes : travail des champs, garde et surveillance des troupeaux, éducation des enfants. Pas rien, hein !

PENSEZ BIBI: Un roman politique ?

M.A. : On me pose souvent cette question quand mes écrits sont publiés (2). Et je réponds toujours par cette parole de Bertolt Brecht : « Dire aux politiques de ne pas faire de Littérature est ridicule. Dire à la Littérature de ne pas parler politique est inconcevable ».« Une nouvelle solitude » (3 ) inclut bien entendu cette dimension politique  avec le combat de ces femmes qui s’organisent – consciemment aujourd’hui, inconsciemment en 1860 – pour protester contre leurs insupportables conditions de vie. Mais dans le même temps, j’ai essayé de ne pas noyer la dimension personnelle de mes deux principaux personnages sous cette seule dimension collective. Marraine tente de vivre le mieux qu’elle peut son passage à la cinquantaine, partagée entre la fureur d’écrire et la solitude. Marina, grandissante, est toute en interrogation sur son avenir, entre portes entrouvertes et impasses soci(ét)ales.

PENSEZ BIBI: Ton dixième livre n’a pas forcément besoin des instances de consécration dont on sait qui et quoi elles adoubent. Raison de plus pour que continue la solidarité de ton lectorat et que persiste la fidélité grandissante de tes lectrices et lecteurs pour tes très belles fictions irrégulières. Merci à toi.

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(1). Cette possession collective, unique en ce 19ème siècle, a mis en échec le savoir médical d’alors. Restent ce point aveugle et cette fascinante impuissance rapportées par le Docteur Constant lui-même dans un de ses écrits : « Personne, il est vrai, n’a dit et ne dira probablement jamais pourquoi une idée donne des convulsions ».

(2). Le septième ouvrage de Madani ALIOUA avait pour cadre la ville de Vichy en 1940-41 et avait reçu le Prix du Bourbonnais en 2022. Son neuvième ouvrage (« So Long, Marianne. Les Glières 1944-1968 « ) suivait le chemin de Jean de Vaugelas, milicien, chef organisateur de la répression du plateau des Glières en 1944 et réfugié en Argentine.

(3). L’ ouvrage paraît chez L’Harmattan. « Une nouvelle solitude ». 209 pages. 20 euros. En commande dans n’importe quelle librairie, sur Amazon, à la FNAC. Notons qu’en décembre 2025, sera publiée sa pièce de théâtre (« Les Pestiférés. Londres 1660 ») aux mêmes éditions (L’Harmattan/Le Lucernaire. Collection « Tous en scène ») mais Pensez BiBi en reparlera.